Andrée Jouan

Andrée Jouan a eu une passion dans sa vie : le Louvre.
C’est là que cette conservatrice de musée a accompli toute sa carrière professionnelle. Etait-elle également restauratrice de tableaux ? Impossible de le savoir avec certitude. Les versions divergent.
Une chose est sûre : Andrée, née en 1924 à Beauvais, a comblé un vide en se lançant à corps perdu dans son travail. Elle n’a eu en effet ni mari ni enfant. Ce qu’elle a vécu comme une « double peine » a constitué le grand regret de sa vie. Andrée n’en parlait pas ouvertement, mais on le sentait au détour des conversations. Elle avait toujours l’air ému, dès qu’il était question de familles et d’enfants. Elle souriait doucement, l’air désolé. (photo)
Andrée avait une sœur, Denyse, de deux ans son ainée. Celle-ci était mariée à un militaire, André Maurin. Le couple, auquel Andrée était très attachée, n’a jamais réussi à avoir d’enfant. Une pure coïncidence, mais qui n’a pas aidé Andrée à cautériser son propre chagrin.
Très liées, s’entraidant tout au long de leur vie, habitant le même immeuble dans l’ile Saint louis, à Paris, les deux sœurs ont reporté leur affection sur leurs neveux, leurs cousins, et leurs filleuls.

C’est à la demande de l’un d’entre eux, Thierry, que ce portrait a été écrit. Pour lui, la vie d’Andrée mérite d’être racontée et connue. Contactés, les cousins d’Andrée ont refusé de jouer le jeu et de participer à la rédaction de cette histoire, au motif que « cela ne sert à rien puisqu’elle ne comprend plus rien ».
Il arrive pourtant à Andrée d’avoir des réminiscences et des moments de joie. Comme des flashes. Montrez lui une grande photo en couleur de La Joconde, et il y a de fortes chances, vous le verrez, pour qu’elle réagisse…

Le célèbre portrait de Mona Lisa a en effet occupé une place importante dans la carrière d’Andrée Jouan. C’est elle, en tant que conservatrice au Louvre, qui a accompagné le tableau de Léonard de Vinci au Japon, en 1980, pour une exposition. Un voyage historique puisque c’était là le dernier déplacement de La Joconde. Depuis, le tableau n’a plus quitté le musée du Louvre. (photo)

Andrée avait une grande amie, Madeleine Hours, elle aussi conservatrice de musée, de plus historienne d’art. Directrice du Laboratoire de recherche des Musées de France, professeur à l’Ecole du Louvre, Madeleine Hours était une célébrité. C’est elle qui avait relancé dans les années 50 une démarche entamée au début du XXème siècle, puis abandonnée avec la seconde guerre mondiale : mettre la science au service de l’art. Il s’agissait de radiographier certaines peintures, au moyen de diverses techniques, pour les authentifier ou fouiller leur passé.
Parallèlement, Madeleine Hours a tenté de mettre l’art à la portée de tous, en le vulgarisant dans le bon sens du terme, à travers des émissions de radio et de télévision à succès. Cette démarche devait aboutir à une grande exposition en 1980 au Louvre : « La Vie mystérieuse des chefs-d’œuvre ». Les deux amies allaient participer avec enthousiasme à cet événement.

Andrée Jouan avait une admiration sans limite pour Madeleine Hours, au point d’être un peu éclipsée par la personnalité de son amie. Mais elle était sans jalousie et ne voyait que les bons côtés de son mentor, aussi exubérante qu’elle-même était discrète. (photo)
Parfois, les deux femmes se partageaient la tâche. Madeleine radiographiait et Andrée écrivait. On retrouve ainsi des écrits d’Andrée Jouan sur des radiographies de miniatures médiévales, ou sur plusieurs tableaux de la renaissance italienne. Parmi les peintres sur lesquels elle travaillait : Piero Di Cosimo, Antonio Allegri, dit Corrège (Le Mariage mystique de Sainte Catherine) ou encore Andrea Mantegna (La Vierge de la Victoire).

Après sa retraite, vers 1987, Andrée Jouan a continué d’aller au Laboratoire de recherche des Musées de France aussi souvent que possible. Le travail lui manquait. Elle s’est encore rapprochée de sa sœur, Denyse, elle-même de santé de plus en plus fragile. Toutes deux habitaient toujours l’ile Saint Louis, dans le même immeuble donnant sur le pont Henri IV, à un étage d’écart. Mais leurs proches disparaissaient les uns après les autres. André Maurin, mari de Denyse et beau-frère d’Andrée, était décédé dès les années 80. Madeleine Hours s’est éteinte en 2005. Denyse est morte à son tour vers 2012.
Andrée s’est-elle seulement rendu compte de la disparition de sa sœur ainée ? Elle était déjà en maison de retraite. Denyse n’avait pu la garder plus longtemps auprès d’elle, la maladie d’Andrée s’étant aggravée au fils des années.
Aujourd’hui, Andrée passe l’essentiel de ses journées recroquevillée dans son fauteuil, blanche et menue. Quand elle se réveille, c’est pour répéter sans cesse : « c’est très bien, ça ! C’est très très bien… », avant de replonger dans le silence. A quoi rêve-t-elle ?
A La Joconde peut-être. A son sourire mystérieux, qui espérons le, lui adoucit sa fin de vie.
« Mourir, dormir ! Dormir ! Qui sait ? Rêver peut-être… » (Shakespeare).