Antoine H.

Quand on évoque Antoine Henneville, on a tendance à mettre en avant son intelligence hors norme, son humour et son sens de la répartie. Mais ceux qui le connaissent bien soulignent d’abord sa bonté. Sous des apparences souvent caustiques, ce sociologue des religions est un tendre, dur avec les puissants, bienveillant avec les démunis.
Antoine est athée, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. « C’est un atout! Cela fait de moi quelqu’un d’indépendant et d’objectif. Je résiste ainsi à l’opium du peuple ! » a toujours fait valoir en riant cette forte personnalité.
S’il est en effet athée, Antoine est un humaniste, guère éloigné du christianisme. Il en partage les valeurs et ne transige pas, en particulier en matière de justice sociale. Il s’est toujours battu pour une société démocratique et plus égalitaire. La politique le passionne, mais il n’a jamais voulu adhérer à un parti, histoire de garder son indépendance. Car c’est un esprit libre, qui, en aucun cas, n’aurait accepté d’appartenir à une chapelle.
Antoine Henneville est né à Lyon, en 1949. Il a fait des études supérieures de lettres, de droit et l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (Sciences Po). Il est divorcé et a deux enfants, une fille, Nathalie, 25 ans, et un garçon, Clément, 22 ans. La première vit en Australie, le second en Grande-Bretagne. Tous deux reviennent régulièrement à Paris, mais trop peu souvent pour que leur père soit réellement entouré.
L’autre paradoxe d’Antoine concerne sa mémoire. Lui qui ne se souvient de rien aujourd’hui a eu une mémoire prodigieuse. C’était même sa force. Dans les colloques et les débats publics, ses adversaires se méfiaient de lui. Ils savaient en effet que ce sociologue des religions ne laisserait pas passer la moindre inexactitude, la moindre erreur, qu’il s’agisse d’un fait, d’un propos ou d’une date.
Enseignant à l’Université, Antoine a été aimé, respecté, parfois redouté, de ses étudiants. Son humour souriant, parfois tranchant, était sa meilleure arme. A un étudiant qui s’était un jour aventuré en pantoufles à un cours, il avait fait en public une remarque si piquante que l’autre en avait presque disparu sous sa table. Même chose avec une étudiante venue en bigoudis à peine cachés sous un foulard. Il aime rire par dessus tout, et son rire est contagieux. Mais il ne se moque pas. D’où ses nombreux amis.

Parallèlement à son enseignement à La Sorbonne, Antoine a régulièrement enseigné aux Etats-Unis, à l’université Columbia, en général un trimestre par an. Il le faisait en anglais, presque autant à l’aise dans cette langue que dans sa langue natale.
Il a écrit plusieurs essais sur la sociologie des religions, s’inquiétant avant l’heure de la montée des extrémismes, au sein de chacune des trois grandes religions monothéistes, en particulier de l’islam. Il croit cependant à une « sortie de religion » des musulmans, comparable (bien que plus tardive) à celle des catholiques. Les actes de terrorisme commis au nom de la religion musulmane en sont pour lui l’illustration. Il y voit le chant du signe…
Sous un nom d’emprunt, Antoine Henneville a écrit trois romans à succès, alors qu’il avait une quarantaine d’années. Ces livres sont tombés dans l’oubli. Loin de s’en formaliser, il s’est souvent amusé de les retrouver chez les bouquinistes le long de la Seine, ou aux Puces, avec sa dédicace parfois.
Antoine a toujours été sensible à la musique. A l’opéra surtout. La voix de la Callas le touche particulièrement, même si celle de Nathalie Dessey le séduit.
Grand lecteur, il aime surtout la poésie.
Parmi ses auteurs favoris : Louis Aragon, dont il était capable de réciter des poèmes entiers.
Est ce ainsi que les hommes vivent ? est l’un de ses préférés.
Mais celui qui le bouleverse le plus s’intitule Maintenant que la Jeunesse, surtout lorsqu’il est chanté par Monique Morelli.

Maintenant que la jeunesse
s’éteint au carreau bleui
Maintenant que la jeunesse
machinale m’a trahi

Maintenant que la jeunesse
tu t’en souviens souviens-t-en
Maintenant que la jeunesse
chante à d’autres le printemps

Maintenant que la jeunesse
n’est plus ici n’est plus là
Maintenant que la jeunesse
suit un nuage étranger

Maintenant que la jeunesse
a fui , voleur généreux
me laissant mon droit d’aînesse
et l’argent de mes cheveux
Il fait beau à n’y pas croire
Il fait beau comme jamais

Quel temps quel temps sans mémoire
on ne sait plus comment voir
ni se lever ni s’asseoir
Il fait beau comme jamais

C’est un temps contre nature
comme le ciel des peintures
comme l’oubli des tortures
Il fait beau comme jamais

Frais comme l’eau sous la rame
un temps fort comme une femme
un temps à damner son âme
Il fait beau comme jamais

Un temps à rire et courir
un temps à ne pas mourir
un temps à craindre le pire
il fait beau comme jamais…

Maintenant que sa jeunesse s’est enfuie, maintenant que sa mémoire l’a déserté, il faut continuer de faire entendre à Antoine Henneville ces mots d’Aragon et même les lui passer en boucle. « Ce poème me fait chavirer », disait-il souvent, avec une certaine nostalgie, en écoutant la voix poignante de Monique Morelli.

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